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Boulevard Lelasseur à Nantes : l'histoire d'une famille qui a dessiné le quartier

Boulevard Lelasseur à Nantes : l'histoire d'une famille qui a dessiné le quartier

Du rond-point de Rennes au rond-point de Vannes, le boulevard Lelasseur fait partie de ces grandes voies nantaises que l'on emprunte parfois sans s'interroger sur leur origine. Pourtant, son histoire nous ramène à une puissante famille de négociants, à un immense domaine rural et aux premières transformations urbaines du nord de Nantes.

Ce boulevard me tient particulièrement à cœur : j'y habite. Mais il m'intéresse aussi pour ce qu'il raconte de notre quartier. Derrière ses arbres, ses petits immeubles et ses maisons anciennes se cache en effet une histoire familiale intimement liée au développement de Nantes.

De Le Lasseur à Lelasseur

La graphie actuelle du boulevard peut prêter à confusion. À l'origine, le nom de famille s'écrivait bien Le Lasseur, en deux mots. Au fil du temps, l'usage administratif a réuni les deux parties du nom pour donner le boulevard Lelasseur que nous connaissons aujourd'hui.

Cette famille est présente dans la région nantaise depuis plusieurs siècles. Dès le XVIIe siècle, ses membres participent à la vie économique du port de Nantes. Marin Le Lasseur, né en 1596, est marchand de grains. Ses descendants deviennent à leur tour négociants ou capitaines de navire et nouent des alliances avec d'autres familles influentes de la ville.

L'histoire des Le Lasseur raconte ainsi une ascension sociale assez caractéristique de la bourgeoisie nantaise : une fortune constituée grâce au commerce, puis progressivement consolidée par l'acquisition de terres, les mariages et l'accès à des fonctions administratives et judiciaires. (Patrimonia)

René-François Le Lasseur, grand propriétaire nantais

Le boulevard porte le nom de René-François Le Lasseur, l'un des représentants les plus importants de la famille.

Juriste, il devient en 1784 avocat général à la Chambre des comptes de Bretagne, une institution chargée notamment de contrôler les comptes liés au domaine royal. Sous l'Ancien Régime, l'achat et l'exercice de ce type de charge permettaient aux familles bourgeoises d'espérer accéder à la noblesse.

La Révolution française interrompt toutefois cette trajectoire. La Chambre des comptes est supprimée en 1790 et René-François Le Lasseur, qui n'a pas occupé sa fonction assez longtemps pour être anobli, doit renoncer à cette perspective. Il traverse néanmoins cette période troublée sans perdre ses propriétés.

Après la Restauration, il mène une vie de rentier et agrandit considérablement son patrimoine. Il possède plusieurs immeubles à Nantes et acquiert de nombreuses terres dans la région, parmi lesquelles le domaine de la Sauzinière, situé entre les routes de Rennes et de Vannes. Il meurt en 1838 sans descendance directe. (Patrimonia)

La Sauzinière, un domaine de 320 hectares

À cette époque, la Sauzinière n'a rien du quartier urbain que nous connaissons aujourd'hui.

Le domaine s'étend alors sur environ 320 hectares, entre l'actuelle route de Rennes et la route de Vannes. Il est traversé par le Gué-Moreau et comprend des terres agricoles, des tenues maraîchères, des métairies, plusieurs moulins et différents lieux-dits aux noms évocateurs : le Grand Moulin, le Petit Moulin, la Grenouille ou encore Belanton.

Un château, organisé autour d'une cour intérieure, se trouve également sur la propriété. Le château que l'on peut encore apercevoir aujourd'hui, reconnaissable à ses briques et à ses quatre tourelles d'angle, est construit plus tard, en 1867, dans le style Napoléon III. (Patrimonia)

Au décès de René-François, le domaine revient à son parent, le baron Charles Guillaume Le Lasseur, banquier et homme d'affaires. Bien qu'il vive principalement à Paris, celui-ci conserve d'importantes attaches et propriétés à Nantes.

C'est lui qui va jouer un rôle décisif dans la création du futur boulevard.

Un boulevard tracé à travers la propriété familiale

Dans les années 1830, Nantes cherche à mieux organiser son développement au-delà de son centre historique.

La municipalité imagine alors un grand axe permettant de contourner la ville et de relier progressivement ses différentes périphéries. Le premier projet prévoit un tracé rectiligne allant de l'Hermitage jusqu'au futur rond-point de Rennes.

En 1842, le baron Charles Le Lasseur propose une autre solution : faire passer le boulevard à travers sa propre propriété de la Sauzinière.

L'accord conclu avec la Ville est relativement simple. Le baron cède les terrains nécessaires, tandis que la municipalité finance les travaux de percement. Le chantier est finalement réalisé en 1847. Le nouveau boulevard reçoit le nom de René-François Le Lasseur. (Patrimonia)

Cette décision est loin d'être anodine. En traversant la propriété, le boulevard rend les terrains plus accessibles et facilite leur division puis leur urbanisation.

Autrement dit, la création de la voie ne sert pas seulement à circuler : elle prépare déjà le quartier à venir.

Des terres maraîchères aux premières maisons bourgeoises

À partir des années 1860, le domaine de la Sauzinière commence à être découpé. Des parcelles agricoles et maraîchères sont progressivement vendues.

Après la mort du baron Charles Le Lasseur, en 1884, ses héritiers confient à plusieurs notaires le soin de lotir une partie du domaine. Certains laisseront d'ailleurs leur nom aux rues nouvellement ouvertes : Georges Bizot, Albert Dory ou Henri Jullin.

Ce découpage progressif explique en partie l'organisation urbaine que l'on retrouve encore dans les quartiers de Longchamp, du rond-point de Rennes et des abords du boulevard Lelasseur : des voies résidentielles, des parcelles profondes, des maisons en retrait et de petits ensembles pavillonnaires.

À partir de 1885, les premières demeures bourgeoises apparaissent le long du boulevard arboré. (Patrimonia)

Beaucoup ont aujourd'hui disparu ou ont été divisées, mais certaines subsistent encore derrière leurs murs, leurs grilles et leurs jardins. Elles témoignent du moment où les anciennes terres rurales de la Sauzinière sont progressivement devenues un quartier résidentiel de Nantes.

Une maison de 1900 comme héritage de cette histoire

J'ai eu la chance de commercialiser sur le boulevard une très belle maison construite autour de 1900.

Son architecture portait encore les traces de cette période : une façade ordonnancée, de beaux volumes, une distribution caractéristique des maisons bourgeoises et un jardin protégé de la rue. D'après l'histoire transmise par ses propriétaires, elle aurait appartenu à l'une des filles de la famille Le Lasseur.

Il faudrait bien entendu consulter les actes de propriété et les archives notariales pour établir précisément cette filiation. Mais ce récit familial donne une autre dimension à la maison. Elle ne constituait pas seulement un bel exemple d'architecture ancienne : elle s'inscrivait directement dans la mémoire du boulevard et de ceux qui avaient contribué à son développement.

C'est aussi ce qui rend l'immobilier ancien si passionnant. Derrière une façade ou une parcelle se cachent parfois plusieurs générations, une ancienne propriété familiale ou le souvenir d'un domaine aujourd'hui disparu.

Gilbert Le Lasseur de Ranzay, pionnier de l'aviation

L'histoire familiale ne s'arrête pas à Nantes.

Gilbert Le Lasseur de Ranzay, petit-fils du baron Charles Guillaume Le Lasseur, devient l'un des pionniers français de l'aviation. À une époque où voler relève encore de l'exploit, il obtient son brevet de pilote en avril 1911 et prend les commandes d'un monoplan Blériot XI.

La même année, il participe à plusieurs grandes courses aériennes. En août 1911, il rejoint Nantes depuis Étampes en plusieurs étapes et atterrit sur la prairie de Mauves. Ce vol fait de lui le premier pilote à parvenir jusqu'à Nantes par les airs depuis une autre ville. La dernière étape, depuis Ancenis, aurait été parcourue en seulement 22 minutes. (Patrimonia)

Il poursuit ensuite ses aventures en Italie. Après avoir franchi les Apennins, il se pose à Sienne, où son appareil attire plusieurs milliers de curieux. En novembre 1911, il survole notamment la célèbre Torre del Mangia.

Il envisage alors de rejoindre Rome puis de mettre ses compétences au service de l'armée italienne engagée en Afrique du Nord. Mais son destin est brutalement interrompu : il meurt à Florence, en janvier 1912, emporté par la fièvre typhoïde, alors qu'il n'a que 26 ans.

Profondément marqués par ses exploits et sa disparition, les habitants de Sienne font poser une plaque en son honneur. Elle est encore signalée aujourd'hui sur l'ancienne place d'Armes, devenue piazza Amendola. (ilpalio.org)

Un nom entre Nantes et l'Italie

D'un marchand de grains du XVIIe siècle à un pionnier de l'aviation, en passant par un grand domaine nantais et la création d'un boulevard, le nom de Le Lasseur traverse plusieurs siècles d'histoire.

Il raconte l'essor d'une famille, mais aussi la transformation de Nantes. Une ville d'abord structurée autour de son port et de ses grandes propriétés rurales, puis progressivement étendue grâce au percement de nouveaux axes et au lotissement des domaines qui entouraient le centre.

Aujourd'hui, le boulevard Lelasseur est devenu une voie très fréquentée entre les ronds-points de Rennes et de Vannes. Mais il conserve encore, à travers certaines maisons anciennes, ses arbres et l'organisation de ses parcelles, les traces de cette histoire.

Et pour moi qui y habite, connaître ce passé change forcément le regard que je porte sur lui.

Le boulevard n'est plus seulement une adresse ou un axe de circulation. Il devient le fil conducteur d'une histoire familiale, urbaine et architecturale qui a participé à dessiner tout un morceau de notre quartier.


Vous habitez une maison ancienne du boulevard Lelasseur ou des rues voisines et vous connaissez son histoire ? Les actes, les photographies et les récits transmis par les familles sont souvent précieux pour reconstituer la mémoire du quartier.

Laure Boucher • Noovimo Nantes
Conseillère immobilière indépendante, spécialiste Hauts-Pavés / Saint-Félix.
Estimation argumentée, mise en valeur soignée et accompagnement vendeur sur mesure.

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Laure Boucher, conseillère immobilière

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